Carnet de guerre d'un Ardennais

Georges Petit était maréchal des logis pendant la première guerre mondiale. Il a tenu son carnet de guerre. En voici l'intégralité commentée par Joëlle PAUTEVIN.

03 janvier 2009

Carnet 2 : 1915 - 1917

1915   

Samedi 27 février   
A 10 h matin arrive l’ordre de départ. A midi, on se met en route vers Châlons en passant par Meaux (11 h ½ soir).Trilport (pont sauté par les anglais où on passe voiture par voiture), La Ferté sous Jouarre, Montmirail, Champaubert, Etoges (vu en sortant du pays un caisson allemand), arrivée à Châlons le dimanche à 7 h soir. On loge à la caserne du 25ème d’artillerie. Mangé à l’hôtel.

lundi 1er mars   
A 8 h matin après une pluie torrentielle, on se met en route. Arrêt à La Veuve où nous restons jusque 8 h soir. Tempête de neige. Le canon gronde. On part, en silence, mettre en batterie. Après Mourmelon le Petit, la batterie va à Baconnes, l’échelon reste la nuit dans une plaine immense, recouverte de neige. On a froid.

mardi 2   
Au matin, nous venons nous placer près d’un bois de sapin. On cache les voitures aux yeux des « taubes »
Le mardi soir à 10 h on va chercher les pièces que l’on ramène près de nous.

Du mercredi 3 au dimanche 7   
Je pars reconnaître un emplacement. Nous conduisons la batterie au repos, route de Châlons, entre St Etienne au Temple et la gare de Cuperly. Nous restons dans un bois de sapins jusqu’au vendredi 5 mars où à 8h soir nous repartons mettre en batterie vers Jonchery sur Suippe. Nuit noire. On marche feux éteints. Nous longeons les lignes ennemies. Les fusées partent fréquemment des tranchées et nous éclairent en même temps qu’elles éblouissent. Nous passons à Suippes, bombardé fréquemment. Le canon tonne. A la ferme de Jonchery nous prenons dans les champs ; mais le terrain est mauvais. On embourbe. Devant nous les pièces ont pu passer grâce à leurs ceintures de roues. Quant à nous impossible d’avancer, on n’y voit goutte. Soudain, le Commandant décide que l’échelon va faire demi-tour. On manœuvre au cabestan et on en sort. Nous allons vers la gare de Cuperly. Le jour se lève. Il était temps. Nous risquions d’être bombardés. On se loge dans un bois près de la voie romaine ; nous y passons la journée du samedi 6, mais le dimanche 7 mars à 6 h ½ du matin nous voilà partis à travers le camp. Journée inoubliable. On embourbe ; les tracteurs patinent. Enfin à 7 h du soir (12 heures pour 5 km) nous arrivons à un petit bois où nous devons camper. La moitié des remorques est semée à travers le camp. Il a plu; on est mal.

Les journées du lundi 8 et mardi 9   
Il gèle. La bise souffle sur ce plateau. On est transi.

mercredi 10   
Nous quittons pour aller occuper des baraquements non loin de Mourmelon. On y est assez tranquille. Chaque jour, je fais le ravitaillement à la batterie.

vers le 20 mars   
Brusquement, un matin, on nous fait changer pour occuper d’autres baraquements. On s’installe une fois de plus. Le matin je vais tous les 2 jours à la gare de Mourmelon. L’après-midi, chaque jour, à la batterie. Pendant ce séjour, je rends visite à M. Lambotin que j’ai connu Ctr Ppal à Nouzon. J’assiste au bombardement en règle des hangars d’aviation. Les taubes et aviatiks viennent souvent nous repérer.

vendredi 26   
Le lendemain d’un bombardement, nous quittons à nouveau pour aller occuper des « gourbis » en plein bois. On n’y reste pas longtemps.

samedi 27   
Je vais reconnaître un cantonnement à Vadenay. Je couche le soir dans un bon lit, chez M. Kintzel (bureau de tabac).

dimanche 28   
Repos.

lundi 29   
Enfin à 5 h soir, nous partons, direction Cuperly. Où va-t-on ? Je me le demande. On a parlé d’une étape de 70 kms : c’est Verdun ou Soissons. D’autres parlent d’aller en Alsace. Bref au carrefour de la Grande Romanie, nous prenons la route de Verdun. J’en suis heureux. Nuit superbe, quoique froide. Il fait un joli clair de lune. Nous passons à Auve (Marne) presque détruit ; Ste Menehould ; nous arrivons à Clermont en Argonne, où chacun a le cœur serré, en voyant les ruines accumulées par les barbares. Une bonne partie de la ville est détruite par l’incendie. Des murs restent encore debout. Le tableau est sinistre. Des trains d’une longueur démesurée circulent, le ravitaillement de Verdun ne se faisant que la nuit. J’arrive en pays connu : Aubréville, Parois, Dombasle, Baleicourt, Glorieux ; on tourne à gauche. Où allons-nous donc ? Pas loin. A la caserne de Jardinfontaine.

mardi 30   
Il est 4 h du matin. Des chambres garnies de paillasses nous attendent. Vers 10 h du matin passe un aviatik qui lance 4 bombes à nous destinées. Heureusement elles tombent de l’autre côté de la route, à 150 mètres de là.
L’après-midi je vais au QG pour voir mon beau-frère qui est bien étonné de me trouver-là. Le soir la batterie part vers Braquis (à l’est de Verdun) ; la neige se met à tomber.

mercredi 31   
Je pars avec le camion, à 8 h matin. Nous arrêtons à Haudiomont jusque 2 h soir puis allons à Châtillon où on cantonne. Nous sommes dans une maison isolée. Là, le ravitaillement se fait la nuit. La route de Manheulles est trop en vue. Toutes les nuits je vais à Braquis. La batterie loge au « château » près des Tuileries. Je passe par Watronville, Ronvaux, Haudiomont, Manheulles, Ville en Woëvre. Enormes trous d’obus aux environs de Manheulles,Ville en Woëvre, ce dernier presque en totalité détruit). Je vois la nuit le train allemand vers Harville (à l’est de Verdun). Que de souvenirs me rappelle ce pays où encore cette année je me faisais une joie de venir par le petit train avec Marguerite et Suzanne. Les fusées luisent de toute part ; les mitrailleuses crépitent. C’est sinistre.

dimanche 4 Avril   
Jour de Pâques, pluie toute la journée. On ravitaille à Dugny (au sud de Verdun) ; je pars à la batterie à 7 h et en rentre par une pluie torrentielle à 4 h matin. La route est encombrée de convois. On prépare quelque chose. L’artillerie arrive en masse.

mardi 6   
Nous partons pour aller dans un bois tranchée de Calonne. Ce soir-là, guigne complète : accrochage d’une voiture légère en descendant la côte d’Haudiomont ; embourbé en bas. Puis aussitôt Ville en Woëvre embourbement complet. Je reviens chercher un tracteur et je passe la nuit sur la route de Metz, sous la pluie, attendant en vain les tracteurs partis à Verdun en corvée. Le matin on arrive à sortir le camion. Je ramène des blessés. Chaque nuit d’énormes convois automobiles conduisent des planches à Braquis. Il pleut toujours. La plaine de Woëvre est couverte d’eau. Les opérations sont difficiles. La batterie change de position et vient s’installer au château d’Hanonville, marmité à outrance chaque jour. Nous allons derrière le fort du Rozellier où on reste 2 jours dans la boue. Puis nous venons non loin de là près la Batterie St Aignan. Revu avec plaisir Raulin, Lehang, Mme Franquin. Je vais plusieurs fois à Verdun ; j’en profite pour voir Fernand Thiery, déjeuner à l’hôtel de Metz et à La Cloche. Passé chez Marchal. On est bien dans ce bois. C’est poétique.

Mais le mercredi 21 avril nous partons le matin à Ancemont. Nous mangeons chez le maréchal, en face la scierie.

jeudi 22   
A 6 h matin départ pour Cuperly. Nous faisons le chemin fait il y a 3 semaines. Je le fais en voiture légère, venant pour le cantonnement.

On reste ici jusqu’au dimanche 25 avril où nous venons au repos à Livry-s-Vesle. Installés dans une maison seule. On va, dit-on, mettre en batterie vers Prosnes. Le séjour à Livry se prolonge, mai, juin passent. On est toujours ici.

1er juin   
Je passe à la col. légère faire fonction de chef. Bureau très bien installé dans la salle à manger de la boucherie Raulet.

Du 14 juillet au 20 juillet   
Je pars en permission 4 jours. C’est avec plaisir que je retrouve ma femme et ma fillette, toutes deux en bonne santé ; celle-ci grandie et changée. Mais hélas, cela passe vite.

20 juillet   
Je rentre. Je trouve les batteries au repos ; les pièces sont descendues. Nous sommes remplacés par une batterie territoriale. On s’attend à partir chaque jour former une réserve d’artillerie lourde.

31 juillet   
Par application de la loi Dalbiey, il ne m’est possible de passer chef à la colonne légère, un chef rengagé étant arrivé de Versailles. Je repasse fourrier à la 33ème Batterie. Départ de Livry à 6 h du matin pour Tours sur Marne (à l’est d’Epernay) où nous venons cantonner. Jolie localité : Marne, canal. Bureau bien installé. Je couche dans un lit chez M Deschamps, comptable ici dans une maison de champagne ; homme charmant, ardennais d’origine. Je trouve ici M. Franquin, qui accompagne la 42ème Don. Il y fait le ravitaillement. Nous dînons ensemble.

13 août   
Au soir les batteries vont préparer des emplacements, face à Aubérive (cote 137). J’y vais au ravitaillement. Vilain coin. Le bois derrière lequel sera la 33ème est peu touffu ; les sapins y sont très courts. C’est à 3 kms environ, au n.e. de Mourmelon le Grand.

16 août   
A 7 h matin, nous quittons avec regret Tours s. Marne et nous rentrons à Livry. Pas pour longtemps parait-il. Les batteries prennent position. On forme 3 batteries de 4 pièces.
Une semaine sur deux, je vais à la batterie mixte faire le ravitaillement. Certains soirs, ça canonne dur. Je vois les fusées s’élever vers Aubérive, Souain, Perthes, etc… Les marmites tombent parfois dans les environs et même près des pièces. Nous quittons Livry pour venir bivouaquer dans un petit bois. On prépare une attaque. Convois nuit et jour ; (traverses, rondins, etc…) ; arrivée d’artillerie surtout du siège. Frédéric m’écrit qu’il est dans les environs. La canonnade prend par moments, parfois très violente. Mais que c’est long et qu’on s’ennuie !

Dimanche 19 septembre   
Frédéric vient passer la journée près de moi. Nous causons du pays, et chacun a hâte de revoir sa famille. Le bruit court que l’offensive ne tardera pas.

Lundi mardi 21 septembre   
7 h en ravitaillant la batterie mixte (au dessus de la route de l’Espérance) j’entends bien l’ordre du généralissime, qui déclare que l’heure est venue de prendre une offensive générale, particulièrement violente sur plusieurs secteurs déterminés.

mercredi 22 septembre   
A 6 h du matin commencement de l’offensive par une attaque d’artillerie.

Le jeudi, la canonnade est plus violente. Le vendredi, encore plus. Sur les côtes de Moronvilliers, s’élèvent des nuages de fumée, de poussière, etc.
Les avions tiennent l’air sans arrêt. Nous avons 8 « saucisses » dans notre secteur pour observer. On parle d’être bientôt à Vouziers. Le soir, en allant au ravitaillement, je vois l’incendie d’Aubérive par nos obus.

samedi 25 septembre   
A 9 heures, attaque d’infanterie. Le soir, nous avons enlevé deux tranchées en avant. Aubérive a été pris par nous, puis repris par les boches qui ont converti ce village en une véritable forteresse ; et l’ont même dit-on inondé en déviant la Suippe.

dimanche 26   
Reprise de la canonnade. Le soir, on apprend avec plaisir qu’à l’est, on a beaucoup avancé en Champagne : 1 à 4 km de profondeur sur un front de 25 km. Sommepy est entre nos mains. 12 000 prisonniers ; nous prenons des bouches à feu.

lundi 27   
Le communiqué officiel apprend que dans le nord, les anglais marchent bien. Au total sur le front : 20 000 prisonniers. En avant de nous, vers Moronvilliers, c’est plus dur et l’avance sera plus lente. Il est désagréable que le mauvais temps nous contrarie. Nous nous attendons d’un moment à l’autre à partir d’ici.

samedi 2 octobre   
A 7 h du soir, départ. Nous allons mettre en batterie au nord-ouest de Souain. Nuit lugubre .Nous passons par Mourmelon le Grand, St Hilaire (où les boches ont lancé un peu avant quelques obus suffocants). Il reste peu de chose du village. Jonchery, à demi-détruit ; Suippes, Souain totalement en ruines. Les obus éclatent de tous côtés. Nous nous engageons dans des espèces de chemin, au travers des anciennes lignes boches. La lune brille légèrement. Ce voyage est sinistre. On passe près d’énormes trous d’obus. Enfin on arrive à la position de batterie. Toujours les obus sifflent de tous côtés. Tout à coup des lueurs brillantes, sans doute boches. Puis le petit jour arrive. Alors c’est un spectacle inoubliable. Des cadavres sont encore là. Le sol est bouleversé : trous d’obus et tranchées. Celles-ci sont très profondes et bien aménagées. Je vois des armes, des munitions, tout cela épars. Nous retraversons Souain. Le clocher est en bas et les cloches sont dans la rue. L’emplacement de l’échelon est à 1 km de Suippes, route de Souain.

dimanche 3   
Au soir les boches bombardent la route avec du 133 autrichien ; le lendemain dans la matinée, même répétition. L’après-midi, nous déménageons pour nous installer en dessous de la route de Perthes. De temps à autre les obus sifflent, bombardent Suippes.
mardi   On apprend la prise de Tahure.

samedi 9   
Vers 10 h matin, un avion boche nous descend une « saucisse » avec une mitrailleuse. On n’avance plus, ou peu. Il est vrai que c’est difficile : on se heurte à des retranchements formidables, bétonnés, fils de fer, coupoles blindées.
Tous les jours ce ne sont qu’attaques violentes ; canonnade bruyante.

jeudi 14 octobre   
Vers 2 ½ h soir, m’arrive l’ordre d’aller faire un cantonnement à La Cheppe, qui se trouve un peu en arrière de la gare de Cuperly. Les tracteurs et camions partent à ce moment à la batterie pour aller rechercher les hommes et les pièces. Le temps est clair. La saucisse boche nous voit. Comme par hasard, la pièce de 133 balaie la route. Je crains qu’une de nos voitures soit atteinte. J’ai su après que les batteries étant marmitées à outrance, ordre fut donné aux tracteurs d’attendre à Souain la tombée de la nuit. Heureusement, on s’en est bien tiré. Dans Souain, un camion d’une section automobile reçoit un obus. Le conducteur est décapité. Le commandant envoie l’ordre de laisser les tracteurs à la sortie de Souain. Il est impossible de bouger les batteries qui sont marmitées à outrance. On ne sort de batterie que le soir, et la colonne n’arrive à La Cheppe que vers 1 h du matin. Pendant ce temps j’ai fait le cantonnement à la lueur d’une lampe électrique. C’est assez difficile. Peu de chambres pour officiers. La paille est rare dans les granges. Je couche dans le camion, sortie de La Cheppe vers Cuperly ; les voitures sont le long de la ligne stratégique Cuperly à Ste Menehould. Il y passe beaucoup de trains (ravitaillement, trains sanitaires, etc…). Souvent y circulent 2 locomotives boches prises en Alsace.

samedi 16   
Au matin, départ pour Mairy sur Marne (au sud de Châlons). Triste souvenir de ce pays qui loge déjà des chasseurs à cheval. Nous arrivons en intrus. Discussions nombreuses. Logement très difficile. On bivouaque, faute de place qu’on ne veut pas nous donner. Tout le monde est énervé. Concentration d’artillerie lourde de tout calibre. Pourquoi ? De vagues bruits circulent. Salonique ? Un contrôleur vérifie les pièces et les trouve bien malgré les dires des officiers. Elles sont cependant dans un triste état.

lundi 18 octobre   
Nous quittons ce mauvais pays pour aller à Sarry, à quelques kilomètres. Là, nous sommes mieux. Toujours la question : que va-t-on faire ?

mardi 19   
Au soir, on nous dit de nous tenir prêts à partir le lendemain matin pour Vincennes. Joie sans limite de tous. Mais qu’y va-t-on faire ? Est-ce pour changer de matériel et partir en Orient ?

mercredi 20   
Je pars de bonne heure faire le cantonnement à Viels-Maisons (à l’est de la Ferté-Jouarre). Nous suivons la même route qu’en venant au front. Je repasse non sans émotion à Etoges, lieu de naissance de mon père. Gentil pays. On repasse à Champaubert, Montmirail. D’assez nombreuses tombes datant de la bataille de la Marne. A Viels-Maisons réception chaleureuse. Tous les hommes couchent dans des lits. Par une carte, je préviens Marguerite que nous rentrons à Vincennes.

jeudi 21 octobre   
On part à 7 heures. La route n’est pas longue. On passe par Coulommiers. A 10 heures nous sommes à Joinville. Là nous attendons des ordres. Enfin à 2 heures, on nous dirige sur Charenton. Parc sur la place des écoles. Cantonnement tout près. Je fais le logement des officiers. Le soir, dîner à Paris avec Guillemeau. On rentre pour coucher à 8 h ½.
A ce moment, je m’entends appeler. Ce sont 2 conducteurs de la colonne légère, qui, ayant dîné à Vincennes, ont trouvé ma femme et Suzanne à l’hôtel de l’Europe. Je ne puis les croire. Aussitôt, j’y cours, à travers le bois de Vincennes. Avec quelle joie je les retrouve ! Combien va-t-on rester ? On se le demande. Le lendemain nous nous établissons dans un hôtel à Charenton. Au bout de quelques jours, on apprend qu’on va changer de matériel (tracteurs, canons, camions). Le séjour se prolongera sans doute. Je cherche un appartement, et j’en découvre un joli, au 4ème étage d’un immeuble neuf, rue de la République. Nous revivons la vie de famille. Malheureusement, je n’ai que peu de temps à passer chez moi. Il y a du travail sans arrêt. Les après-midi de dimanche, nous allons à Paris. On revoit les amis : Mme Boutte ; Bouttet ; nous allons à Puteaux où je revois avec plaisir mon camarade Millet, évadé d’Allemagne. Suzanne est bien contente de se promener. Mais les jours passent trop vite, hélas.

1er novembre   
Je suis nommé chef à la batterie. Nous formons une batterie de dédoublement avec 2 pièces de chez nous. Remaniement complet. On change de matériel.

16 novembre   
Nous formons et passons 2ème groupe du 85ème artillerie ? 3ème batterie. On parle de départ ? Déjà ! Que c’est donc court.

mercredi 17   
A midi ½ je reconduis Marguerite et Suzanne à la gare de l’Est. On se quitte le cœur gros. Cruelle séparation.

jeudi 18   
A 9 h du matin nous partons pour aller vers Dormans. Nous faisons étape à la Ferté sous Jouarre. Jolie ville. Pont sauté et réparé en bois. Le soir, on apprend qu’au lieu d’aller à Dormans, nous irons à Courthiézy, petit village à 4 kms en avant.

mercredi 19   
Départ. Nous passons environ à 25 kms de Neuilly. Que de pensées. On traverse Château-Thierry. A midi, on est à Courthiézy. Je suis logé au moulin chez Mme Armand. Triste village !
Les environs sont cependant pittoresques. La vallée de la Marne est jolie ; le pays est accidenté, et couvert de pommiers. La vie s’y écoule, monotone. Paperasses en quantité. Etats à fournir sans arrêt ! Je me prépare à aller en permission.

Du samedi 11 décembre au samedi 18 décembre   
Je dois partir, mais le vendredi soir vers 10 h on vient me prévenir que l’on doit se tenir prêt à partir au front. Les permissions sont suspendues. Je n’en dors pas ! Le samedi matin, je vais voir le Commandant, qui en raison de la maladie de Marguerite m’autorise à partir. On me conduit à Château en auto. Au moment où je vais prendre le train de 10 h pour Neuilly, je trouve Marguerite et Suzanne en face de la gare. Je la trouve changée et j’en ai bien mal au cœur. Nous déjeunons à Château et y couchons (elle venait me rejoindre à Courthiézy).

Le lendemain, dimanche 12, nous partons à 4 h pour Neuilly où on arrive le soir à 6 h. J’y passe mes 6 jours de permission. Il fait assez beau temps, nous en profitons pour faire des promenades. Guillemeau m’avertit qu’ils sont allés échouer à Mourmelon Le Grand mais qu’ils vont sans doute en partir.

samedi 18   
En effet, au moment de partir, il m’avise qu’ils sont à Mont de Billy (4kms en dessous de Livry sur la route de Reims).Je pars bien triste à 9 heures. Les trains ont du retard. J’arrive à Châlons à minuit. Je suis fatigué. Avec peine, je trouve une chambre au restaurant des Ardennes, place de la République.

dimanche matin   
A 7 h je prends le train pour Mourmelon. A 10 h je suis au Mont de Billy où est l’échelon. Petit bureau bien installé. La batterie cantonne à Courmelois.
Elle travaille tous les jours à la construction des emplacements. Mise en batterie entre Courmelois et Beaumont sur Vesle au bout du canal. Secteur assez calme. Malgré cela, de temps en temps, les villages de Courmelois, Beaumont (surtout), Villers-Marmery, Verzy, sont bombardés. Je vais chaque soir à la batterie.

1916   

1er janvier 1916   
Triste. Que de souvenirs !

3 janvier 1916   
Marmitage de la batterie qui reçoit 112 obus. Un 250 allongé tombe en plein sur la 1ère pièce et la coupe en 3 parties. Heureusement, personne autour, sans quoi…
J’ai l’occasion d’aller à la Sous-Intendance à Savigny (A l’ouest de Reims, sur l’Ardres). Jolie promenade par la montagne de Reims. Pays pittoresque, vignes.

Vers le 18   
Le bruit court qu’on va partir. Frédéric vient me voir. Il m’apprend que son père est prisonnier en Allemagne.

jeudi 20 janvier   
Au soir, la batterie part à Courthiézy.

vendredi 21   
Je pars avec l’échelon à 8 h de matin. Pour Epernay, on arrive à midi. Chacun reprend son logement.
On parle d’y rester un bon moment. Pourvu que ce soit vrai, car il pleut souvent et on est mieux ici que dans la boue blanche de Champagne.

jeudi 17 février   
Bruits de départ.
Chaque jour nous allons voir les progrès de la crue de la Marne, à la suite de pluie et de neige. L’eau arrive au P. à niveau de la ligne Paris-Châlons. En même temps, de nombreux trains militaires passent nuit et jour. On parle d’attaque vers Verdun.

jeudi 24 février   
A 4 h du soir arrive l’ordre de départ pour le lendemain matin : direction de Verdun.

vendredi matin   
A 8 h nous partons : quel temps affreux ; la neige tombe. Il a gelé. Aussi les camions patinent. On pousse derrière. Que de mal. Nous passons à Epernay. La neige tombe toujours ; puis vers Châlons il y en a moins. Nous faisons étape à Courtisols (près de Lépine) à 8 km de Châlons. La colonne se forme sur la route. Je couche dans la voiture. Il fait froid.

samedi 26 février   
Départ à 8 heures. Par Givry en Argonne, nous allons à Nubécourt (vallée de l’Aire – au sud de Clermont en Argonne). Que de troupes arrivent ! Surtout de l’artillerie. Là en arrivant, je vois une grosse maison démolie par l’explosion d’un camion chargé de munitions. Tous les environs sont bouleversés. Nous formons colonne route de Beauzée.
Quelle boue et quel froid. Le canon gronde de toutes parts. Le soir des éclairs partout. La bataille fait rage sur Verdun. On n’a pas de journaux. Toutes sortes de nouvelles circulent : bonnes disent les uns, mauvaises disent les autres. Que croire ! Des convois d’émigrés passent venant de Verdun, Belleville, Thierville, Chatillon, Ancemont, Dugny etc… Quel triste spectacle ! Femmes, enfants, vieillards. Les uns à pied, les autres tassés sur des voitures. Que de serrements de cœur je ressens ! Cela me rappelle notre fuite des Ardennes !

lundi 28 février   
Au soir nous partons à 8 heures. Par Beauzée, Souilly, nous arrivons à 4 h du matin route de Nixéville à Lempire (au sud ouest de Verdun) . On forme le parc en pleins champs. La batterie est allée se mettre en position non loin de Thierville et du fort de Chana.
Y allant le soir, je vois dans Glorieux des dégâts. L’arsenal est à demi détruit. En face, un énorme trou de marmite de 380 sur le bord de la voie de Paris. La batterie est bien située. Au pied d’une côte, dans un ravin. On tire beaucoup car les boches attaquent vers Douaumont. Ils tiennent le fort un moment ; on les déloge. Attaques vers Vaux. Les boches ont d’énormes pertes. Brusquement ils changent de tactique, et attaquent vers le bois de Cumières, le bois des Corbeaux (ouest de la Meuse). Quelle débauche d’artillerie. C’est phénoménal. On sent qu’ils cherchent le point faible. Verdun reçoit des obus. Ils battent un peu partout. Passant un soir vers le pont des Sautelles, j’y vois brûler un camion qui a été bombardé. Nous avons, à cette position de batterie, 2 blessés dont 1 adjudant.

15 mars   
Au soir, nous allons occuper une autre position sur la rive droite de la Meuse, dans la côte St Michel. J’y vais par Thierville (bombardé souvent). Belleville où de nombreuses maisons sont atteintes. Le pont de la Galavaude a été coupé par les obus.
Les autres soirs, nous y allons par Verdun. Que de dégâts : rue des Capucins, rue Chevent ; dans le faubourg pavé où l’église est en miettes ! Dans le pré l’évêque, d’énormes trous de marmites, vers le chauffour où ça tombe souvent.

dimanche 19 mars   
Je vais voir mon beau-frère à Verdun. Je vois, vers la caserne Anthanaud ( ?) beaucoup de dégâts ; sur la digue ; l’hôtel des 3 maures (marnes ?) abattu ; place Chevent ; le clocher de Ste Catherine décapité. Enfin, je vois que les obus ont tombé un peu partout, causant plus ou moins de dégâts, suivant les endroits.
La bataille continue, s’étendant en Woëvre, et en Argonne. Le canon tonne presque sans arrêt. Entre temps j’ai fait installer l’échelon dans le bois de Nixéville, route de Lempire. On n’y est pas trop mal, si ce n’est quelques journées de pluie et de vent. Mais ce qui est le plus désolant c’est de ne pas recevoir de courrier. Je reste 3 semaines sans nouvelles de Marguerite. Aussi il y a des jours où je suis découragé. Puis les correspondances arrivent, mais peu régulièrement.
La bataille continue et fait rage. Duels violents d’artillerie de part et d’autres. Je vais les après-midi à la batterie. C’est très dangereux non seulement la traversée de Verdun, où la rue Chevent, la rue St Pierre (maison Auclin) ne sont que ruines, mais le plus dur est de la sortie du faubourg pavé à la villa St Michel. Les obus tombent partout ; tous les calibres ; depuis le 77 (plus rare) jusqu’au 210 en passant par le 1O5 et le 190. Ce ne sont que trous d’obus partout. Le chemin, les champs sont défoncés. Les ravitaillements sont durs. Plus d’une fois j’ai dû attendre à la batterie, ou même dans la côte le long d’un talus, une accalmie. Le temps passe et on est toujours en position.

22 mai   
On prend Douaumont, mais on le reperd. Nous avons malheureusement des pertes. Des blessés ; et le 23, Bisch, maréchal des logis tué.
La position est parfois intenable mais il faut tenir .Les hommes n’en peuvent plus. Un peu de repos serait bien mérité mais il ne vient pas vite. Avec cela le temps passe et on en est toujours au même point. La canonnade fait rage du matin au soir, mais pas de résultats appréciables. C’est bien dur.

31 mai   
Nous sommes toujours ici.
Quel ennui ! Les lettres n’arrivent pas régulièrement. Marguerite reçoit à peine ½ de ce que je lui envoie. Que de crève-cœur je ressens. Je ne vois pas de fin à cette guerre ; que deviennent nos pauvres parents restés dans les Ardennes ?

1er juin   
Journée épouvantable. Pour monter au rapport, j’éprouve bien des difficultés. C’est un marmitage sans arrêt. Que de fois cela m’est arrivé ! car presque tous les jours c’était la même chose. Le soir, nous avons un accident terrible. Vers 8 h ½ alors qu’on déchargeait les munitions, arrive un obus boche qui, mettant le feu aux camions, occasionne du fait de l’essence un immense incendie. Un de nos dépôts de munitions saute avec un bruit infernal. 400 obus environ. 6 hommes de la section munitions sont tués, et 2 de chez nous disparus. Les malheureux ont dû être déchiquetés et en bouillie. La 4ème batterie éprouve en général plus de pertes, surtout comme morts.

7 juin   
Au soir, la batterie descend. On laisse les pièces. Nous les échangeons avec le 81ème.
On reste dans le bois jusqu’au samedi 10 juin, jour où vers 8 h matin nous quittons la région pour venir à Herpont (Marne) à 18 km de Ste Menehould. Quel soupir de soulagement ! C’est sans regret que tous nous avons quitté ce vilain coin. Bien qu’Herpont soit un triste village de Champagne, on s’y sent plus à l’aise ; et on se repose l’esprit.

Du 4 au 11 juillet   
Je vais en permission à Neuilly. Je rentre à Herpont où je retrouve tout le monde.

17 juillet   
Au matin nous partons pour le camp de Mailly où nous devons faire des expériences. Nous cantonnons à Pogny (Marne, chambre chez le notaire).

Le lendemain 18   
Nous arrivons à Trouan le Petit (Aube) où nous cantonnons pendant notre séjour ici.
Vu à Mailly des pièces de 400 et 380 ; des Russes. Séjour assez agréable à Trouan. Bureau chez Gillain, débitant tabac ; très accueillants. Revu Seigeot receveur à Carignan, détaché à Arcis sur Aube ; Armandé fils du receveur de Rocroi, détaché à la gare de Mailly.

lundi 30   
Au soir, arrive un ordre de se tenir prêt à embarquer le lendemain.

mardi matin   
Précisions : nous embarquons en chemin de fer à l’arsenal de Mailly à 5 heures. Destination inconnue, mais au moment où on parle d’embarquer, c’est la Somme. Nous quittons Trouan à 4 heures ; la famille Gillain est tout en larmes ; c’étaient de bonnes gens et nous les regrettons. A 4 h ½ on est en gare. Le train est formé ; on embarque les tracteurs, canons, camions et voitures. Il fait un soleil de plomb. J’ai un mal de tête horrible et ne puis dîner. Nous avons, à 3, un compartiment de 2ème classe. On s’y installe. Le train démarre à 9 h pour la gare de Mailly que nous ne quittons qu’à minuit. On sait qu’on va à Noisy le Sec. Mais de là ?... On passe par Châlons, Château Thierry (que de pensées vers les 2 êtres que j’adore). Arrivée à Noisy vers 9 heures. Après maints pourparlers ; le train n’étant pas signalé ( !!!) la machine « Est » nous conduit au Bourget. Là une machine nous prend le train. Interrogé le mécanicien dit devoir le conduire à Longueau (près Amiens). Cependant, le train suit la ligne de Soissons. J’ai une lueur d’espoir vite dissipée. A Ornoy-Villers, il bifurque vers le nord. C’est Estrées St Denis, Montdidier, et Longueau. Là nous débarquons.
On quitte la gare pour cantonner à Rumigny (7 km au sud d’Amiens) où nous devons attendre des ordres.

11 août   
Naissance de Madeleine. J’ai le télégramme le samedi 12 à 8 h soir. On me donne 2 jours de permission (quelle bienveillance !!) Je pars d’Amiens à 2 h matin et suis à Neuilly le dimanche à 1 heure après-midi. Je trouve toute la famille en bonne santé ; la petite Madeleine est bien portante. C’est pour 2 jours, mais enfin cela fait plaisir. Marguerite est bien soignée. Je repars, tranquille, mais avec de l’ennui quand même le mercredi 16 à 6 h soir. Arrivée à Amiens à 5 h matin, à Rumigny à 11 heures.

23 août   
A 8 h matin nous partons tous pour Etinehem, petit pays au bord de la Somme (au nord d’Amiens). Le soir, la batterie met en position à Curlu, dans les jardins.
J’y vais le lendemain ; il y a 15km. On passe par Bray où il y a des traces de bombardement, Suzanne, pas mal détruit, Vaux, et par une route longeant le marais on arrive à Curlu. Le pauvre pays est dans un triste état. Pour le prendre il a fallu bombarder le village qui est maintenant détruit. Quelques jours après la pluie transforme les chemins en marécages et c’est avec mille difficultés qu’on arrive à effectuer le ravitaillement. Les camions s’embourbent, se cassent. Enfin, on a mille misères. Le temps se remet heureusement et on améliore les chemins.

3 septembre   
Vers 11h ½ soir alors que le Capitaine Ponson, les sous-lieutenants Lair et Hurel étaient couchés dans leur abri, au bord de la Somme, un obus boche de 150 traverse sacs à terre, rondins, et la voûte en tôle, et fait explosion à l’intérieur. On ne retrouve plus que 3 cadavres, au milieu des matériaux éboulés. Consternation dans la batterie. Monsieur PETIT en est d’autant plus consterné que peu de temps avant il partageait avec ces officiers une bouteille de Bénédictine que l’épouse du jeune Capitaine avait envoyée. Ce souvenir il l’a souvent raconté à ses filles.

5 septembre   
On les enterre dans un cimetière militaire à Etinehem.

8 septembre   
Changement de position.
On met en batterie au-delà du bois d’Hem ou plutôt ce qui reste du bois : un champ garni de quelques piquets. Le terrain est labouré et retourné par nos obus. D’énormes abris boches sont écrasés. Au milieu de la plaine, des cadavres de soldats allemands desséchés ; des obus non éclatés, torpilles, grenades, fusils, casques. C’est le champ de bataille dans toute son horreur ; le paysage est triste et lugubre.

20 septembre   
Arrivée du Capitaine de Jouvencel. Je vais le chercher à 5 h ½ du matin près de Maricourt et le conduis au PC du Chef d’Escadron.
Au moment de revenir, voiture embourbée. Elle y reste 2 jours. Résultat : mon képi disparu (enlevé sans doute par des explosions car la voiture revient abîmée). Du PC j’assiste à une formidable attaque boche. Tirs de barrage épouvantables avec 210 et toute la gamme. A la batterie, 2 tués. Je ne puis quitter les Carrières que vers midi. Je rentre dans un état : rempli d’eau et de boue des pieds à la tête. Ça se renouvelle quelques jours de suite.

8 octobre   
Nous avançons : mise en batterie près de Cléry. Position très dangereuse. Les routes sont effroyablement marmitées. Nous y perdons un conducteur de tracteur ; puis quelques jours après : un autre ; un cuisinier tué – quelques blessés.

19 octobre   
Nous allons au repos à Saveuse à 3 km d’Amiens (à l’Ouest).
Bureau installé dans le pavillon « la petite Saveuse » qui appartient à un professeur du lycée d’Amiens.

Du 1er novembre au 11 novembre   
Je pars en permission et je trouve ma famille en bonne santé.

12 novembre   
Au matin nous partons en position à Buscourt en avant de Feuillères. L’échelon est à Méricourt.
La position est bien installée : sapes très profondes, boisées, établies par les boches. A l’échelon installé à Méricourt, par les clairs de lune les avions boches viennent lancer des bombes, comme du reste dans toute la région. (Il y a 6 semaines déjà près de Cappy, nous avons été copieusement arrosés, bombes d’avions ; et 133).
Le mauvais temps arrive. Les routes sont dans un état épouvantable. On éprouve bien des ennuis avec les voitures. L’atelier est toujours encombré. Le séjour à Méricourt se prolonge et le repos ne vient pas vite.

1917   
20 janvier 1917   
Nous allons au repos à Lamotte en Santerre, à quelques kilomètres en arrière de Méricourt.
Séjour peu agréable, en raison de l’affluence des troupes au repos, due à la proximité du front. La gelée prend fortement ; la neige tombe et ne fond pas.

22 janvier 1917   
Au matin, nous quittons Lamotte pour aller à La Hérelle (Oise) (à mi-chemin entre Amiens et Beauvais) où nous devons passer 2 jours avant d’embarquer. Il fait un froid intense. Déjà quelques radiateurs sont crevés. Nous sommes à peu près bien installés à La Hérelle.

Commentaires

Poster un commentaire







Rétroliens

URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=551897&pid=12000580

Liens vers des weblogs qui référencent ce message :