Carnet de guerre d'un Ardennais

Georges Petit était maréchal des logis pendant la première guerre mondiale. Il a tenu son carnet de guerre. En voici l'intégralité commentée par Joëlle PAUTEVIN.

07 janvier 2009

La Grande Guerre à partir des carnets de Monsieur Georges PETIT

Ces textes ont été transcrits et commentés par Joëlle PAUTEVIN.
Merci de la prévenir pour tout usage que vous souhaiteriez en faire.

1914 -1918 : La Grande Guerre à partir des carnets de Monsieur Georges PETIT (né le 21 janvier 1884 à Renwez (08), décédé le 29 juillet 1976) et du témoignage de ses filles étayés par des documents de l’époque.

Mesdemoiselles Suzanne et Madeleine PETIT m’ont confié, il y a peu, les carnets que leur père, Georges PETIT, avait écrits pendant la Grande Guerre 1914-1918. Ils étaient bien rangés dans un tiroir du bureau, depuis des années. Leur père les relisait parfois par nostalgie de sa jeunesse peut-être, ou plus sûrement parce qu’il lui revenait en mémoire des souvenirs bien traumatisants de cet horrible conflit. A ces carnets, j’ai incorporé des souvenirs de Suzanne, née en 1912.
Monsieur Georges PETIT est né le 21 janvier 1884 à Renwez (08), décédé le 29 juillet 1976. Sa belle- soeur, Marie THIERY née BADRE, était aussi originaire de Renwez. Elle appartenait à ces familles qui ont fait vivre le village au 19ème siècle : Monsieur THIERY était brasseur, et Monsieur BADRE briquetier.
Monsieur PETIT a travaillé dès 18 ans aux Contributions Indirectes, comme son père d’ailleurs. Sa première affectation en tant que contrôleur l’a conduit à Rethel, puis au fil des promotions, en banlieue parisienne. Il termina sa carrière à Charleville comme inspecteur principal.

La lecture de ses carnets révèle une très grande rigueur dans la description d’une errance qui a duré 1561 jours (c’est lui qui les a comptés). Ses filles m’ont appris qu’il se sentait une vocation d’employé des Chemins de Fer : c’est sûrement pourquoi les horaires et les directions des trains qu’il a pris sont indiqués avec autant de précisions.
Ils ont été écrits à l’encre noire, un peu pâlie par les années. L’utilisation de la plume explique peut-être que pendant les grandes offensives, ils n’ont pas été tenus à jour, l’installation étant rudimentaire.

Dès 1925, quand Monsieur PETIT a eu sa première voiture, il a emmené sa famille sur les champs de bataille. Ces promenades, comme le relate Madeleine, n’avaient rien de bien réjouissant pour des jeunes filles, mais leur père avait besoin de leur montrer les lieux où il avait été présent pendant les combats. C’était sûrement une manière d’exorciser l’horreur qu’il avait côtoyée comme tant d’autres.

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06 janvier 2009

Introduction au Carnet 1 "1914. Souvenirs"

Ce 1er carnet, un carnet publicitaire « Liqueur de Marque « Menthe-Pastille » de E.Giffard à Angers » avec le calendrier de l’année 1914, s’intitule « Souvenirs ». Il couvre la période du 24 août au 20 octobre 1914. C’est l’évacuation de son épouse Marguerite et de sa fille Suzanne, alors âgée de 2 ans, elles sont accompagnées par Marie, sa belle-soeur, et ses fils. Les Ardennes sont envahies.
Dans un premier temps, Monsieur PETIT conduit sa famille vers la Normandie : voici les grandes étapes du voyage du 24 au 26 août 1914.
Charleville – Lonny – Bolmont – Liart – Amagne – Reims – Paris – St Vaast d’Equiqueville (au sud-est de Dieppe).
Les Prussiens approchant, sa famille quitte cette région et retrouve Monsieur PETIT à Rouen le 6 septembre 1914. Divers trains les amèneront dans l’Isère, dans de la famille, le 9 septembre 1914 en passant par : Orléans – Vierzon – Bourges – Saincaize (près de Nevers) – St Germain des Fossés (près de Vichy) – Roanne – St Etienne – Lyon – Grenoble – Voiron – St Laurent du Pont (Isère).

Dans ce premier carnet, les jours sont méthodiquement soulignés. C’est sûrement le plus soigné des trois, c’est aussi celui qui retrace une période où il n’était pas au cœur du conflit. Il ne mesurait pas non plus quelle allait être la durée de cette guerre. Il souffrait du manque d’information concernant sa famille, et son devenir de soldat.
Lors de sa mobilisation, il a été affecté dans la Marine, et s’est retrouvé dans la région de Saint-Malo. Suzanne se souvient qu’il parlait souvent de son uniforme qui ne lui allait pas : il était mal taillé et avait des manches trop courtes !
Avec ses collègues, il s’offre quelques excursions au Mont Saint Michel notamment. Mais il écrit : « Bien que cette promenade soit délicieuse, je n’y éprouve aucun charme, ayant toujours la pensée de Marguerite et Suzanne qui sont loin et surtout des miens dont je n’ai aucune nouvelle ».
« Les semaines se passent monotones. J’espère toujours être rappelé dans les Ardennes. Mais on n’avance pas. Pourquoi les a-t-on laissé entrer, et surtout pourquoi a-t-on laissé les populations à la merci des barbares plutôt que de les avoir prévenues qu’à Charleroi, on battait en retraite. De grands malheurs auraient pu être évités. Mais on n’a cure de la population civile. Et pourtant…qui paie ? ».

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04 janvier 2009

Introduction au Carnet 2 "1915. Carnet de route"

Maréchal des logis fourrier (41ème artie lourde 8ème groupe 33ème Bie) nommé le 1er novembre 1915 maréchal des logis chef (85ème artie lourde 2ème groupe 3ème Bie)

Ce carnet couvre la période du 27 février 1915 au 22 janvier 1917. Monsieur PETIT décrit les étapes de ses déplacements : Châlons – Mourmelon – Verdun – Châlons à nouveau – Région d’Epernay – Suippes – Dormans – Reims – Verdun – Mailly – et pour finir la Somme.
Il est souvent question du temps, froid, humide, de la neige, de la chaleur excessive. Ces conditions météorologiques ont d’énormes répercussions sur les combats, et sur le quotidien des soldats ; combien de fois écrit-il « on embourbe », la boue est omniprésente rendant difficile les déplacements. Sa peur, il ne la dit pas franchement, mais on sent qu’il est passé bien des fois à côté de la mort. Les déplacements se font souvent de nuit pour éviter d’être repérés par l’ennemi. Toujours très présent dans ce carnet aussi, le manque d’informations quant à la destination de son régiment. Il parle de ses permissions, parfois refusées à la dernière minute, il doit invoquer la maladie de son épouse ; pour la naissance de Madeleine, on lui accorde, « quelle bienveillance ! », deux jours de permission.

Il évoque aussi les lieux de bataille et les carnages. Ainsi souligne-t-il spectacle inoubliable, en décrivant ce qu’il voit au lever du jour après une nuit de bataille. Ce soulignement en dit long sur ce qu’il a vécu : des trois carnets, ce sont les seuls mots soulignés, en dehors des dates.

Pendant les périodes plus calmes, il se hasarde à décrire le paysage et rêve d’y emmener femme et enfants.
Il y a aussi de longs moments pendant lesquels il n’écrit pas, ainsi entre le 19 mars et le 22 mai 1916 : c’est une période de combats intenses, Verdun, l’Argonne, la Woëvre « le temps passe et on est toujours en position », « les obus tombent partout ». On peut comprendre ces silences : le danger, les obus, les ravitaillements difficiles sont le quotidien. Et surtout le découragement s’installe après les offensives : « la canonnade fait rage du matin au soir, mais pas de résultats appréciables. C’est bien dur. »

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02 janvier 2009

Introduction au carnet 3 :"Notes personnelles (suite)"

Ses déplacements vont le conduire dans la Somme, la région d’Epinal, la Marne, Château-Thierry, Epernay, Reims, Dormans, Nancy, puis Marne et Haute-Marne, Vosges, retour à Château-Thierry, Compiègne, à nouveau Montagne de Reims et la région de Souain et Sommepy. Voilà, brièvement résumée l’errance de ce soldat, père de deux enfants en bas âge, pendant les deux dernières années de la guerre. Ses permissions ne lui apportent que des joies de bien courte durée : « la permission s’écoule vite ; trop vite ». L’ennui le saisit de plus en plus : « D’ailleurs, c’est simple, je m’ennuie partout de me sentir si seul et voudrais être près de ma femme et de mes deux petites. »

Suzanne, bien que très jeune alors, a encore en mémoire quelques souvenirs des mois passés à Nogent.
Elle jouait avec des cubes sur lesquels étaient reproduites des images de soldats et d’infirmières, des combats aériens ou navals.
Quant à Madeleine, elle a retrouvé son alphabet de temps de guerre. Ainsi avons-nous A comme Artillerie, B comme Boches, E de Embuscade, F de Fort, T de Tranchée, et le U de Uhlans …. Ce ne sont là que des exemples ! Monsieur PETIT, lors d’une permission, avait apporté une tente qui a servi aussi de lieu de jeux à Suzanne et ses cousins ; ils y jouaient à la ….guerre !

Elle revoit aussi le petit sac de toile que sa mère utilisait pour envoyer quelques victuailles à son mari au front. « Un petit sac, car on ne trouvait pas grand-chose ! ». L’étiquette d’expédition était écrite à la main avec « un crayon que l’on mouillait ».
Marguerite et Marie tricotaient des gants de laine (« des gants immenses, sûrement pour des mains d’homme ! »), ce qui leur rapportait quelques sous.

Lors des premiers bombardements de la Grosse Bertha, la famille se terrait dans la cave, mais au fil du temps, cette pratique fut abandonnée : « c’était aussi dangereux de se retrouver avec toute la maison sur la tête ! ». A Nogent, Suzanne, comme d’autres enfants, a ramassé un débris d’un obus venant de la Grosse Bertha ; les adultes les mettaient en garde : « attention, ça brûle ! ».

L’écriture change : dans les deux précédents carnets, elle est très soignée. Dans ce dernier, surtout quand Monsieur PETIT sent que le cours de la guerre change, que les boches perdent du terrain, que la situation politique en Allemagne même devient plus chaotique, l’écriture se relâche. Les dernières lettres de nombreuses lignes se prolongent par un trait horizontal : expression de lassitude ? Envie d’en finir au plus vite ? Soulagement ? Il suit aussi beaucoup moins les lignes de son carnet, l’écriture se fait plus rapide. Le cauchemar est en passe de se terminer.

De grandes périodes sans écrits, ou peu commentées, correspondent à des offensives :
-   du 5 mai au 21 juin 1917, « peu de changements depuis l’offensive, qui malheureusement n’a pas réussi. Il y a eu des combats épouvantables mais pas de résultats».
-   du 14 juillet au 15 août, puis au 4 octobre 1917 : quelques lignes sur l’utilisation de gaz asphyxiants et « l’ennui me prend et pendant plus d’un mois ce sont des journées atroces. »

En 1918, on a l’impression que les informations commencent à mieux circuler, Monsieur PETIT donne davantage de précisions sur la position des anglais et de l’ennemi. « On commence à avoir espoir que la fin de la guerre approche ».
A partir du 26 septembre, il entrevoit la victoire : « C’est dur, mais on avance », « chaque jour apporte de nouveaux succès ». « Enfin, depuis 4 ans, on met les pieds dans notre malheureux département. Nos parents doivent entendre le canon de la délivrance. Quelle joie si c’était bientôt. » Il énumère les villes et villages libérés sur les différents fronts. Il nous apprend que le village de Renwez n’a été libéré que tout à la fin de cette épouvantable guerre. « Après 4 ans passés, mes parents sont délivrés. Ce n’est pas sans émotion que j’ai lu ce communiqué du 10 novembre. Quand aurai-je de leurs nouvelles ? Je souhaite le plus vite possible, car, pour le dernier jour de cette maudite guerre, la bataille a été violente là. »

Il termine sa narration par ces phrases :
« Le 11 novembre, 1561ème jour de la guerre, marque la fin de ce terrible carnage qui n’a aucun précédent dans l’histoire.
Les conditions de l’armistice imposées à l’Allemagne sont formidables. Elles ne le sont pas trop pour un pays qui n’a jamais reculé devant les moyens les plus barbares et les plus sauvages pour essayer d’écraser la France.
Pendant 4 ans passés, nous avons souffert, mais nous avons tenu.
L’heure de la vengeance a enfin sonné. »

Suzanne, 96 ans, se revoit encore avec son petit drapeau tricolore en papier, elle criait avec les autres enfants « La guerre est finie ! ». D’ailleurs voici un extrait du « Journal » du mercredi 13 novembre 1918 (journal que m’ont confié Madeleine et Suzanne) : « La deuxième journée sans guerre à Paris : (…) On vit de tout petits enfants qui s’en allaient gravement, serrant entre leurs bras d’immenses drapeaux. On vit flotter d’autres drapeaux, cravatés de deuil. Ceux qui les avaient arborés avaient fait à la victoire le sacrifice d’un être cher et ils affirmaient ainsi la mâle joie qu’ils éprouvaient à travers leur immense douleur. »

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31 décembre 2008

Lexique

LEXIQUE :

Batterie et échelon, d’après le site Internet du CRID14/18 (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre 14-18)

Batterie :
Ensemble coordonné de canons, faisant partie d’un régiment d’artillerie. Elle est commandée par un capitaine secondé par deux lieutenants. Elle se décompose au front en deux éléments :
la batterie de tir proprement dite, sous les ordres directs du capitaine et des lieutenants, avec les quatre canons et leurs servants et les téléphonistes commandés par un brigadier.

Echelon :
installés plus loin en arrière, sous les ordres d’un adjudant, qui rassemblent les chevaux et tout le matériel autre que les canons.

Au repos, batterie et échelon sont regroupés.

Marmite/marmitage :
Dans l’argot des combattants, ces termes désignent les obus et les bombardements d’obus.

Termes liés à l’aviation :

Aviatik (allemand) :
biplace de reconnaissance utilisé au début de la guerre pour observer les positions et les mouvements des forces ennemies. Il servit aussi de bombardier.

Gotha :
bombardier allemand en action dès 1916

Taube :
avion allemand employé dès 1912 à des fins militaires. Sa forme évoque celle d’un oiseau en vol (« taube » en allemand signifie « pigeon »)

Saucisse :
nom donné au ballon d’observation français, en raison de sa forme allongée.

Autre

Perco :
d’après un site Internet consacré à l’argot de la Grande Guerre, il s’agirait « d’un tuyau qui sert à faire chauffer le jus (abréviation de « percolateur ») et à donner les nouvelles des cuistots ». Ce mot est employé à deux reprises par Monsieur PETIT ; ce sens semble convenir, puisqu’il se rapporte à chaque fois des bruits qui courent. On comprend bien là le rôle de colporteur de nouvelles des cuistots.

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